Millionnaires sans impôt : et si l’injustice n’était pas là où on le croit ?
On parle beaucoup des « millionnaires qui ne paient pas d’impôt sur le revenu ».En 2024, 13335 contribuables disposaient d’un patrimoine immobilier de plus de1,3 millions d’euros, ce qui les rend passible de l’IFI (Impôt sur la fortune immobilière) ; ils n’ont pourtant aucun impôt sur le revenu à payer.
L’image est simple : des fortunes confortablement installées, échappent à l’effort collectif pendant que les classes moyennes contribuent.
Mais derrière cette formule se cachent parfois des visages inattendus.
Prenons ce couple de commerçants du 12ᵉ arrondissement de Paris. Une vie entière derrière un comptoir. Levés à l’aube, six jours sur sept. Peu de vacances. Des marges serrées. Une prudence constante.
En 1970, ils achètent un appartement de 140 m². À l’époque, le quartier est populaire, encore loin des prix stratosphériques d’aujourd’hui. L’achat est financé par leurs revenus d’activité, importants, patiemment accumulés à la sueur de leur front.
Ils ont toujours cotisé pour la retraite — mais au minimum. Comme beaucoup d’indépendants, ils ont privilégié la survie et le développement de leur commerce plutôt que l’optimisation de leurs droits sociaux. Ils ont préféré acquérir un peu plus tard un studio pour loger leur fille étudiante. Elle l’occupe toujours sans payer de loyer.
Aujourd’hui, leur retraite est modeste. Et pourtant, sur le papier, ils sont millionnaires.
Millionnaires… sans revenu
Leurs biens valent désormais plus d’1,3 millions d’euros. La flambée immobilière parisienne a fait d’eux des « riches statistiques ». Mais leur revenu réel, lui, est celui d’une petite retraite d’artisans. Quelques milliers d’euros par mois à deux.
Ils ne paient pas d’impôt sur le revenu.
Non pas parce qu’ils optimisent.
Non pas parce qu’ils capitalisent via une holding.
Non pas parce qu’ils empruntent sur leurs actifs.
Simplement parce que leur revenu est faible et que la loi leur permet de bénéficier de crédits d’impôts divers, notamment d’aide à la personne.
Le patrimoine, lui, est immobilisé dans des murs.
Il y a parfois un écart entre richesse patrimoniale et capacité contributive
Ce cas met en lumière une tension profonde de notre système fiscal. L’impôt sur le revenu taxe un flux. La valeur immobilière est un stock.
Or la hausse des prix de l’immobilier a créé une génération de « millionnaires involontaires » : propriétaires anciens, installés de longue date dans les grandes métropoles.
Sur le marché, ils sont riches. Dans leur quotidien, ils sont parfois contraints.
Vendre ? Ce serait quitter le quartier, les habitudes, la mémoire d’une vie.
Emprunter ? À 75 ou 80 ans, ce n’est ni simple ni souhaité.
Quand on parle d’impôt sur la fortune, on mélange souvent deux réalités très différentes :
- Les détenteurs de capital financier structuré, capables d’arbitrer leurs revenus.
- Les propriétaires âgés dont la richesse tient à l’inflation immobilière.
Dans le premier cas, la question porte sur l’optimisation et la progressivité.
Dans le second, elle touche à la capacité contributive réelle.
Faut-il taxer davantage ces retraités au motif que leur appartement vaut cher ?
Faut-il considérer qu’un patrimoine non réalisé constitue une richesse disponible ?
La réponse n’est pas évidente.
Une richesse qui ne nourrit pas !
Ce couple n’a pas de yacht. Pas de portefeuille d’actions sophistiqué. Pas de dividendes capitalisés. Ils ont un appartement devenu rare, dans une ville devenue chère.
La fiscalité patrimoniale (taxe foncière, charges de copropriété, entretien) pèse déjà sur leur budget. Leur retraite, elle, n’a pas suivi l’envolée des prix. Heureusement, la taxe foncière parisienne est très modérée.
Le paradoxe est cruel : la hausse qui les rend « millionnaires » peut aussi les fragiliser.
Leur richesse est théorique tant qu’elle n’est pas réalisée.
Le malaise fiscal contemporain
Le débat sur les millionnaires qui ne paient pas
Le vrai débat
Les millionnaires sans impôt sur le revenu ne sont pas tous des stratèges du capitalisme financier. Certains sont simplement les bénéficiaires passifs d’un demi-siècle d’inflation immobilière.
Le système fiscal repose sur un principe fondateur : on taxe ce qui est perçu, pas ce qui est détenu. Et l’État n’oubliera pas d’être présent pour taxer la succession…
Changer ce principe impliquerait de taxer des plus-values latentes — donc des richesses qui ne génèrent aucun revenu courant.
Ce serait une révolution.
Et elle toucherait peut-être moins les grandes fortunes mobiles que ces propriétaires âgés, enracinés, immobiles.
Derrière le symbole
La formule « millionnaires sans impôt » frappe les esprits. Elle nourrit l’idée d’un déséquilibre fiscal. Mais elle masque une réalité plus complexe : la France est devenue un pays où l’inflation des actifs a fabriqué des patrimoines élevés sans créer de revenus correspondants.
Ajouter un commentaire
Commentaires